22 juin 2006
Le Doc' du Bistrot d'À Côté...
Vous connaissez peut-être ce proverbe idiot :
« On voit plus de Vieux Ivrognes que de Vieux Médecins »
Mon père, lui-même médecin était l’heureux propriétaire d’un petit panonceau humoristique offert par une de ses amies médecins — par ailleurs très portée sur la boisson, elle... — où était inscrite cette phrase grotesque. Bien évidemment vous vous doutez également que — et en ce qui concerne mon père et en ce qui concerne cette amie — en plus de porter cette marque d’infamie d’avoir passé le plus clair de leur jeunesse à tripoter des macchabées en salle de dissection, ils cumulaient et partageaient une autre tare — bien plus dangereuse et pernicieuse, celle-ci — qui était d’être du côté Casher de la force... — comme quoi, même eux ont été infoutus de faire mentir l’adage selon lequel tous les psychiatres, tous les médecins, et tous les archevêques de Paris feraient partie d’une secte complotant secrètement pour la domination du monde par des moyens détournés...
Je me souviens qu’il avait accroché le panonceau en question dans la cuisine de cette maison de campagne où nous allions souvent pendant mon enfance. Cette phrase me faisait plutôt marrer quand j’étais petit. Je ne la comprenais pas vraiment à vrai dire, mais il y avait quelque chose de très irrévérencieux à l’encontre de mon papa, et cela devait nécessairement être très utile à mon complexe d’Œdipe ou même à sa résolution — si tant est qu’on puisse être totalement débarrassé de l’envie de tuer Papa...
Non je dis cela car, même si l’envie d’emmener ma mère loin du joug paternel afin de lui construire un palais d’or et de lumière où nous vivrons et heureux et d’amour et d’eau fraîche pendant de très longues années m’a un tout petit passé — pour ne pas dire totalement abandonné, parce bon à mon âge, il était tout de même temps de songer à aller fricoter sous d’autres jupes que celles-ci... — je me surprends tout de même de temps à autre à avoir une forte et inextinguible envie d’assassiner le Père...
Non dès fois, je vous jure, il est à tuer ... tuant.
Mais bon, en même temps je n’ai pas du tout l’intention de te parler de lui, mon cher lecteur attentif et assidu, mais plutôt d’une autre personnalité qui combine avantageusement les deux qualificatifs cité plus haut:
Alcoolique et Médecin.
Enfin, médecin, c’est ce qu’il dit, parce que vous comprendrez bien, que personnellement, je ne suis que très peu tenté par tester ces capacités en la matière...
« Le Doc » qu’ils l’appellent au Bistrot d’À Côté. Et c’est un mythe là-bas, y’a pas à dire. Bon, il faut tout de même te dire que le Doc’ en question, la première fois que l’on t’explique qu’il est médecin, tu as vraiment du mal à y croire, tant l’aspect du bonhomme est à peu près tout sauf conforme à l’idée que l’on se fait d’un docteur.
Bon tu me diras — et certes, dans d’autres circonstances, je serais même tenté de te donner raison... — que l’habit ne fait pas l’apparence et qu’il ne faut pas se fier au moine — surtout si tu es un petit garçon pré-pubère... — mais je t’assure que si tu croisais le Doc’ en question — et plus spécialement à dix heures du soir au comptoir du Bistrot d’À Côté — tu en aurais vite fait de conclure que l’épave chevelu et notablement alcoolisé n’est rien d’autres qu’un des nombreux, quoique branlant, piliers que se doit d’arborer tout bistrot parisien sous peine de se faire taxer de concurrence déloyale par toutes les fédérations de toutes les ligues anti-alcooliques de la planète entière.
(si si, je vous assure, si vous relisez attentivement cette phrase trente trente-six fois de suite sans respirer, vous vous rendrez compte qu’elle n’est pas totalement dénuée de sens...)
Le truc, si tu veux, c’est qu’il est psychiatre. Mais que bon, vu son état de délabrement personnel, le seul type de thérapie pour laquelle je puisse lui reconnaître la moindre compétence, c’est la thérapie par comparaison relativiste. En effet, je t’assure qu’avec un psy comme ça, quelle que soit l’étendue ou l’emprise de tes névroses diverses, tu as très vite fait de te dire que, tout comptes faits, tu ne vas pas si mal que ça, et que c’est bien ton médecin et pas toi , qui n’a pas encore le cul sorti des ronces, comme dirait l’autre...
Il faut bien te dire — pour que tu aies l’immense heur et chance de visualiser les choses de manière un tant soit peu plus panoptique — que le Doc’ en question habite et exerce directement en face du Bistrot d’À Côté. Bon en soit ce renseignement ne serait que de peu d’utilité si tu ne te rendais pas compte — à force d’y avoir passer quelques après-midi de désoeuvrement à bouquiner tranquillement — que le Doc’ passe son temps à faire des allers-retours entre son cabinet et le comptoir du Bistrot.
Non je te jure, c’est pas une image, c’est vraiment comme ça que ça se passe.
Entre deux patients, il descend, traverse la rue, s’installe au comptoir, s’enfile deux bières en à peine plus de temps qu’il ne faut au barman pour les tirer du fût, et remonte chez lui pour accueillir sa prochaine victime. Bah oui, « victime », parce que je t’assure que si tu connais un réalisateur qui cherche quelqu’un pour incarner Barbe-Bleue, le doc’, c’est le casting idéal...
En réalité je ne sais pas bien s’il a tant de clients que cela, mais en tout cas il est clair que s’il descend au bistrot au rythme de ses patients, il est loin d’être sur la paille, le Doc’.
Un des trucs dont tu ne peux pas te rendre compte, là où tu es, mon tendre lecteur attentif, c’est sa diction et son timbre de voix. Non, parce que je t’assure ça change tout quand même. Tu sais quand des enfants te posent des questions, un tout petit peu compliqué comme , par exemple, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire que pochtron — oui, c’est un exemple tiré complètement au hasard, et je vous interdit de douter de mon sens aigue du hasard, s’il vous plaît ! — bah forcément au départ tu es un tout petit peu décontenancé, et puis après avoir essayé de te défiler en expliquant que ç’est à peu près pareil qu’ivrogne, tu en viens à la solution de facilité — qui n’est pas, loin s’en faut, la moins efficace — en lui parlant comme la pire caricature imaginable d’un ivrogne. Et bien crois-moi si tu veux — car si tu ne veux pas, mon loulou, autant te dire que ce n’est peut-être pas la peine que tu t’esquintes les yeux ici plus longtemps... — mais la voix du Doc’ du Bistrot d’À Côté, en comparaison à ton imitation lourdingue, avec voix pâteuse, tête dodelinante qui a un tout petit peu de mal à se soutenir toute seule et phrases abandonnées en pleine mer sans possibilité de secours d’aucune sorte, ça restera toujours quelque chose de l’ordre de l’euphémisme poussé à son point culminant le plus érodé que l’on puisse concevoir.
Évidemment, il va sans dire que le Doc’, après une bonne journée de travail ponctuée de pauses rafraîchissantes, a tout de même un petit peu la sensation d’être totalement déshydraté, et a donc souvent pour habitude de venir au bistrot, histoire de se détendre un tout petit peu autour de quatre ou cinq litres de bière.
D’une nature libidineuse, le Doc’, oubliant qu’il n’a plus tout a fait vingt ans — ni trente, ni même quarante ans d’ailleurs — en vient souvent à faire de charmants compliments —entrecoupés de borborygmes ineptes — à de non moins charmantes jeunes filles, tout en essayant tant bien que mal, de prendre leur pouls à des endroits rarement mentionnés dans les manuels des écoles de médecine, ainsi qu’à prodiguer gratuitement, sans ordonnance ni rendez vous, un dépistage approfondi des cancers des différents seins à sa portée...
Par ailleurs, il ne faudrait pas vous laisser penser — lecteur de mon cœur que je ne voudrais en aucun cas égarer sur une mauvaise piste — que le Doc’ est un type fondamentalement désagréable, non. Il est plutôt gentil, assez perspicace et relativement drôle tant qu’il n’a pas atteint son seuil de résistance à l’alcool. Et totalement inoffensif, une fois celui-ci dépassé...
Qui plus est c’est plutôt un gars serviable, toujours prêt à te rendre service, à donner à qui en a besoin un arrêt de travail ou même une ordonnance. Et quand il est trop bourré crevé pour repasser chez lui chercher son bloc d’ordonnances, il pique un bout de nappe en papier, ou même un post-it et te rédige fissa la liste des médications de ton choix... Et le plus dingue là dedans, c’est que ça marche ! Si tu vas à la pharmacie du coin, avec ton post-it jaune sur lequel est déposé — très approximativement par ailleurs — les hiéroglyphes que le Doc’ y a déposé, la tenancière, peut-être décontenancé au départ, te filera sans aucun soucis les médocs en questions, à partir du moment où tu prononceras le nom du Doc’ le plus alcooliquement délabré de la place de Paris...
Sérieusement, je n’y foutrais même pas un orteil dans son cabinet, et serais bien en mal de recommander, même à mon pire ennemi, d’aller se faire soigner là-bas — Il ne faut tout de même pas déconner trop longtemps, là !
Un jour, à l’heure de l’apéro — c’est-à-dire à un stade de son alcoolémie lui permettant encore tout à fait de suivre une conversation normale, alors que la même dose rendrait n’importe quel éléphant saoul comme le pire des cochons — le Doc’ me parlait des vacations qu’il assurait pour le compte d’une association d’aide et de soutient aux personnes précaires.
« Tu vois là-bas, Y’aaaaa ..... trois consultations ......... Psychopatha... euh.. Psychopathologie .... .... du travail, ............ Psycho.. Ô... thérapie, et ... hum hum ... Alcoologie.... Moi ... euh... je m’occupe que... euh... de deux : ... Psychopatholo .... gie du travail ... ET ... PsychothéÉraApie. »
...
Ce jour-là je crois bien que j’ai dû me mordre la joue quasiment jusqu’au sang pour m’empêcher de lui hurler de rire au nez.
19:45 Publié dans D'un verre à l'autre, Portrait à la va vite. | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : *de tout et de rien*, Le Bistrot d'À Côté, portrait, médecin, psy, psychiatre



